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« Tout a fini par tomber, même les murs » : le Niger face aux pires inondations de son histoire

Conséquence du changement climatique et de la destruction de la savane, la crue du fleuve Niger, fin août, a fait 71 morts et plus de 350 000 sinistrés dans le pays. A Kirkissoye, c’est le calme après le déluge. Dans ce quartier de Niamey, il n’y a plus âme qui vive. Les inondations qui ont dévasté la capitale du Niger entre le 24 août et le 6 septembre ont enseveli les habitations du bord du fleuve. « Tout est foutu. Jamais nous n’aurions imaginé un tel paysage. C’est une catastrophe », murmure Souley Adamou en naviguant entre les ruines sur sa pirogue de fortune. L’homme de 28 ans a perdu sa maison, une bonne partie de ses affaires et son atelier de couture, engloutis par les eaux. Tout juste a-t-il pu sauver son outil de travail : une machine à coudre. En attendant des jours meilleurs, l’artisan s’est reconverti en piroguier pour aider les milliers de rescapés à récupérer leurs affaires ou à traverser les rues. Ce mercredi 16 septembre, son embarcation dérive entre des toits de tôle froissés, des canapés et des réfrigérateurs éventrés, derniers vestiges de baraques en terre dont même les murs ont disparu. Seules ont tenu les maisons en béton construites par ceux qui en avaient les moyens. En temps normal, l’alerte rouge inondation est déclenchée à Niamey lorsque l’eau dépasse les 620 cm. Cette année, même l’appareil de mesure a été submergé. Le Niger fait face aux plus grosses inondations de son histoire. Dans le pays, plus de 32 900 habitations ont été détruites et 3 082 hectares de cultures irriguées ont été ensevelies par les eaux, selon un bilan dressé par le ministère de l’action humanitaire et de la gestion des catastrophes le 11 septembre. Parmi les 350 915 sinistrés recensés, au moins 71 Nigériens sont morts. Parmi eux, deux adolescents de Kirkissoye, âgés de 12 et 15 ans. Souley Adamou connaît leur famille. Il était présent quand les voisins, paniqués, ont essayé de sauver les gamins. Ces derniers « étaient venus récupérer quelques affaires après les inondations de la veille, et puis la maison est tombée, on a été obligés de plonger pour récupérer les corps sous les décombres », confie-t-il. « L’eau est entrée d’un seul coup » Les proches du piroguier, eux, ont eu plus de chance. Evacués à temps, ils ont rejoint des centaines d’autres sinistrés ayant élu temporairement domicile dans une des 46 écoles mobilisées par les autorités dans l’arrondissement 5 de Niamey. Des refuges comme le collège-lycée Gaweye 1, qui accueille près de 860 personnes. Dans ce village de fortune, la cour de récréation a laissé place à un mini-marché où les femmes cuisinent et recousent les habits déchirés, tandis que d’autres se reposent à l’ombre des arbres. Le préau fait office de salle de consultation médicale, gérée par trois agents de santé. Les salles de classe, elles, sont devenues des dortoirs. Dans l’un d’eux, Aïssa Amadou, 53 ans, a tenté de créer un semblant d’intimité, pour elle et ses sept enfants, en tendant un foulard sur un pupitre délabré. Comme les autres, cette femme a vu les eaux monter dans sa maison. « L’eau est entrée d’un seul coup, nous en avions jusqu’à la taille. Tout a fini par tomber, même les murs ! Il n’y a plus rien », raconte-t-elle. Sa baraque avait pourtant résisté aux inondations des années précédentes, en 2012, 2014, 2016, 2019… Avant la saison des pluies, les autorités nigériennes avaient essayé de prendre les devants. A partir du mois de juin, les hommes de l’Office national des aménagements hydro-agricoles (ONAHA) se sont relayés nuit et jour pour rehausser la digue séparant le fleuve des terres des paysans. « 464 millions de francs CFA [707 000 euros] ont été mobilisés. Nous avons rehaussé la digue à 650 cm. Jusqu’au 23 août, nous étions sûrs de ne pas être inondés. Mais le lendemain, les premières digues ont cédé. L’eau les a dépassées », relate Djibo Boubacar, secrétaire général de la mairie de l’arrondissement 5. Le bureau du fonctionnaire croule sous les demandes d’aides des sinistrés. Ici, 9 222 ménages ont été victimes des inondations : plus d’un habitant sur deux. « L’Etat fait de son mieux. Nous mettons les écoles à disposition, nous y déployons des équipes médicales, nous distribuons des kits de vivres et d’hygiène avec l’aide de nos partenaires », détaille Djibo Boubacar entre deux signatures. Le secrétaire général n’est pas au bout de ses peines. L’eau va stagner pendant des mois dans les quartiers ; et à la fin de l’année, le fleuve Niger, qui déborde déjà, se verra rempli davantage par sa deuxième crue, venue du Mali et de Guinée. L’arrondissement 5 risque d’être inondé jusqu’en février prochain. Les sinistrés logés dans les écoles, eux, devront les évacuer au 15 octobre, date de la rentrée des classes. Pour résoudre l’équation, les autorités comptent reloger plus de 7 000 ménages sur un terrain en cours d’aménagement. Une stratégie qui avait déjà été mise en place lors des inondations précédentes. Mais une partie des habitants avaient refusé de déménager de leur quartier, aussi inondable soit-il, pour se retrouver sur ces terrains situés trop loin de leurs activités professionnelles. « Mes voisins et moi, nous ne voulons pas quitter notre quartier. Nous avons toujours vécu ici, nous ne connaissons que ça ! Dieu nous protégera les années suivantes », espère Aïssa Amadou. Comme beaucoup, elle attend que les pluies passent pour retourner chez elle et rebâtir sa maison sur les vestiges de celle qui s’est effondrée. Quitte à la voir de nouveau tomber lors des prochaines inondations. « Il faut repenser l’aménagement des villes » Pour la mairie centrale de Niamey, l’occupation de ces terres inondables est difficilement contrôlable. Cette année, la municipalité pense toutefois avoir trouvé la parade : « Nous donnerons gratuitement les parcelles aux sinistrés sur le site de relocalisation. En échange, nous récupérerons leurs terrains, situés sur les zones inondées, pour y développer des activités de pisciculture et de maraîchage. Il faut repenser l’aménagement de nos villes, accueillir l’eau, s’en servir. Les digues, c’est bien, mais quand on traite un problème partiellement, il risque de se répéter. Pour le régler durablement, nous devons surtout lutter contre l’ensablement du fleuve », souligne Mouctar Mamoudou, président de la délégation spéciale de la ville de Niamey. Le changement climatique, qui a entraîné une intensification des pluies au Niger, ne suffit pas à expliquer le phénomène des inondations qui frappe le pays un peu plus fort chaque année. « Nous avons détruit la végétation pour construire des habitations et des champs. Cette savane, qui permettait à l’eau de s’infiltrer dans le sol et réduisait les écoulements, n’existe plus. Ainsi, pour une même quantité de pluie qui tombe, l’eau ruisselle beaucoup plus qu’avant. Plus l’eau ruisselle sur un sol nu, plus elle emporte de sable, qui atterrit dans le fleuve. Ce dernier s’ensable, sa capacité diminue et il déborde donc beaucoup plus vite », analyse Issoufou Maigary, expert hydrologue au centre régional Agrhymet du Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS). Ironie du sort, le bureau de l’hydrologue a failli être lui aussi inondé. De sa fenêtre, il peut voir une montagne de terre : le sol a été rehaussé de plusieurs mètres. Derrière cette digue de fortune, le jardin s’est transformé en lac. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’eau à l’épreuve des changements climatiques Issoufou Maigary ne comprend pas : selon lui, la solution durable à ces inondations a déjà été trouvée par l’Etat nigérien il y a près de quarante ans. « Quand j’étais à l’école primaire, on entendait déjà parler de la construction du barrage de Kandadji. Depuis tout ce temps, c’est toujours à l’état de projet », déplore le quinquagénaire. L’ouvrage permettrait de produire de l’électricité et de réguler l’abondance ou la rareté de l’eau qui frappe la capitale au gré des saisons. Pendant les pluies, le barrage retiendrait les surplus, les filtrerait et pourrait les redistribuer aux foyers le reste de l’année. Une aubaine pour les Niaméens des quartiers modestes qui, lorsqu’ils ne sont pas inondés, manquent d’eau et sont victimes de coupures qui empoisonnent leur quotidien. Selon les autorités, les travaux du barrage auraient commencé l’an dernier pour une opérationnalisation prévue en 2025. Issoufou Maigary, lui, attend de le voir pour le croire. Morgane Le Cam(Niamey, envoyée spéciale)

Source : Le Monde (AFP)

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